Les volets sont encore fermés, le petit déjeuner généreux, la radio diffuse le bulletin météo,  «  Pour la zone Sud Sud-Est, vent de secteur Nord à Nord-Ouest fraîchissant et forcissant dans l’après-midi sur les basses vallées du Rhône… »  Voilà qui conforte le choix de mon itinéraire pour une reprise en douceur après de longs mois d’abstinence d’activités cyclistes au long cours. J’ai choisi quelques kilomètres de la Via Rhôna ou Eurovélo 17. Cet itinéraire cyclable qui suit le fleuve Rhône quitte les rives du lac Léman pour terminer sur les plages de la Méditerranée.

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    C’est l’heure, j’éteins la lumière, équipe mon vélo et glisse vers la gare dans la ville encore endormie.

    Je commence à dérouler le fil de ma vélo-rando à Givors, à une quinzaine de kilomètres au sud de Lyon. J’évite ainsi la traversée de l’agglomération industrielle et grise de Lyon. Et c’est parti plein sud, en pente douce vers les rivages de la Méditerranée. Le vélo est bien équilibré, le balisage excellent, j’ai le vent dans le dos comme prévu. Saint Romain en Gal (riche de son patrimoine antique), Vienne sur l’autre rive (ancienne capitale de la Gaule) sont déjà derrière moi.

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    Autoroute du soleil, Nationale 7, voies ferrées sur chacune des rives, trafic fluvial et piste cyclable maintenant, le Rhône depuis l’antiquité est resté une voie majeure pour la circulation des marchandises et des populations entre l’Europe du Nord et la Méditerranée. Ce fond sonore perpétuel de la circulation agace un tantinet mes oreilles. Je retrouve un Rhône plus sauvage au niveau de la réserve naturelle de l’île du beurre. Un sentier de découverte dans cette forêt alluviale avec des observatoires et des points d’affûts  me permet d’observer quelques oiseaux: hérons cendrés, cygnes tuberculés, mésanges, gallinules poules d’eau…

    Les calories brûlent, mes muscles réclament. Je m’impose une pause gourmande accompagnée d’un savoureux verre de viognier. La région que je traverse actuellement est mondialement célèbre pour son vignoble Côte de Rôtie. Les coteaux très escarpés dominent le Rhône. Les moindres replis exposés au soleil sont mis en culture. Certaines terrasses si étroites ne comportent pas plus d’une dizaine de ceps me dit on. Même sous ce ciel gris qui écrase un peu le relief, j’admire ce paysage façonné en  » jardins » perchés » par la main de l’Homme.

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    Je quitte le département de la Loire pour entrer en Isère. Un milan noir se laisse porter par le vent et m’accompagne un temps en bordure de la réserve naturelle de l’île de la Platière.

    Si San Francisco a sa maison bleue adossée à la colline, la commune de Sablons a son pont suspendu bleu. Un parmi tant d’autres. Ceux ci peuvent être routiers, autoroutiers, ferroviaires, piétonniers, mixtes, usines-écluses ou modifiés en passerelle himalayenne pour celui de Rochemaure. Ceux ci au gré de ma descente vers le sud me permettent de jongler entre les deux rives. Le vent fort soufflant sur certains de ces ponts aux structures métalliques laisse s’échapper des notes musicales lugubres.

 

 

    La vallée s’élargit. Le Rhône alimente des vergers et des parcelles de cultures maraichères. Une mouette résiste face au vent dans un vol stationnaire avant de décrocher et se laisser emporter par le Mistral. Le Rhône moutonne. Des cormorans aux ailes déployées sèchent leurs plumes après quelques plongées en apnée.

    Le soleil, la chaleur agréable du printemps et la ville de Valence juste traversée, annoncent les senteurs de la Provence. De la couleur pour le bien des yeux, entre le jaune citron des cultures de colza, le rouge éclatant de quelques pointes de coquelicots en bordure, le vert tendre des feuilles qui bruissent, le rose pourpre vif des arbres de Judée, le blanc des dernières fleurs des fruitiers envolées sous l’emprise du vent dans un ballet aérien. L’odeur aussi est porteuse de souvenirs qui s’éveillent en moi. Musculairement tout va bien, mes cuisses ne crient pas grâce. Rare se fait entendre le cliquetis du changement de vitesse. Grand plateau, petit pignon telle est la cadence donnée. Du bonheur.

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    La piste cyclable passe aux abords de la centrale nucléaire de Cruas-Meysse, avec comme arrière plan une carrière à ciel ouvert qui défigure la colline. La fresque monumentale rassurante sur l’un des 4 réacteurs sur le thème de l’écologie n’est pas pour autant rassurante. La laideur peut côtoyer la beauté.

    Poussé par le vent, je joue les mauvais garçons insouciants, les pieds sur le guidon sur quelques portions bien rectilignes. L’équilibre est parfait, je me laisse porter. Un nouveau bivouac réussi sous les étoiles loin des trains de marchandises qui roulent dans la nuit. Je me laisse bercer par le chant nocturne de la chouette hulotte.

    Le soleil est à peine tiré de l’horizon que déjà le pic vert s’active énergiquement en martelant son bec contre le tronc de vieux arbres. Un écureuil roux regagne son nid. La forêt s’éveille et le soleil commence à me réchauffer les os.

    A travers les plaines agricoles, je finis par rallier Caderousse. Petit village vauclusien en bordure du Rhône encerclé par une imposante digue de pierres du dix-neuvième siècle qui le protégeait des inondations. Je suis bien loin du stress des villes sur cette petite place au calme sous l’ombre du platane. Deux papés, casquettes vissées sur la tête, assis en terrasse face au soleil à l’abri du vent laissent le temps filer sans rien dire. Quand le silence semble leur peser, ils entament une nouvelle conversation faite de commérages. Et ainsi va la vie….

Caderousse
    La vue sur le vestige d’un ancien pont où ne subsistent plus que quatre arches, au détour des berges du Rhône signe mon arrivée en Avignon.
    La suite du parcours entre Avignon et Beaucaire est sans intérêt aucun à mon goût. Le Rhône y est puissant. Ce n’est qu’une succession de zones industrielles et commerciales. Bon ok, par ci par là, quelques parcelles de vignobles. L’ impatience me gagne. Je m’impose donc un rythme soutenu pour retrouver au plus vite la quiétude de la Camargue.